“Pathologie addictive”

Neurologue de profession, le Pr. Marcellin ANDRIANTSEHENO enseigne dans les universités d’Antananarivo et de Majunga, mais aussi à l’Université Catholique de Madagascar. Lors des journées scientifiques de l’École Doctorale, il est venu donner une conférence sur la “pathologie addictive” dont voici une synthèse.

Le mot addiction qui vient du latin “ad-dicere”, signifie “absence d’indépendance” et “état d’esclave”. Selon le droit romain, l’addictus est une personne condamnée à être esclave de ses créanciers, qui doit payer ses dettes par le travail. Au XIVe siècle en Angleterre, l’addiction renvoyait à la relation contractuelle de soumission du dépendant à ses maîtres. Dans le domaine de la pathologie, un addictus est un patient moralement répréhensible, un accro. L’addiction est ce fait de s’attacher passionnément à quelque chose tout en étant conscient.

L’addiction pose des problèmes sur 3 plans:

  • sur le plan humain, individuel, car elle entraîne une certaine aliénation: l’individu adopte un comportement aberrant, non réglé; elle perturbe son équilibre – l’individu préfère un produit quelconque plutôt que ce qui est plus utile et plus vital; elle dérange ses relations, et son développement personnel;
  • sur le plan santé publique, car il y a tendance à stigmatiser et à marginaliser une frange importante de la population, ce qui rend malade la société;
  • sur le plan développement durable, par la présence de 2 tendances antagonistes: l’offre et l’incitation à consommer des produits addictogènes (aspect mercantile) et la lutte contre ces produits (aspect éthique).

En 2014, 250 millions de personnes dans le monde, âgées de 15 à 64 ans, ont consommé au moins une drogue. Les “geeks” californiens,  scotchés à leur écran, se dopent avec des psychostimulants prescrits, sur ordonnance (LSD), pour améliorer leur vigilance et pour augmenter leur performance dans la recherche (to shoot himself). Une jeune chinoise de 14 ans, s’est transformée  en “vieille femme” de plus de 50 ans, à force de regarder le FB et l’internet sur son portable, plus de 12h/j, pendant des années ! Un vieillissement prématuré et aussi refus de l’école.

Dépendance et addiction. Il s’agit de deux notions différentes mais qui ont des points communs : il y a avant tout l’envie irrépressible de consommer un produit ou de réaliser une action, puis la poursuite compulsive dont on ne se sort pas même si on n’en est conscient, et enfin la tolérance qui consiste à augmenter la dose du produit pour avoir les mêmes effets. La dépendance est marquée par le syndrome de servage (phénomène physique, par exemple, la consommation de l’alcool), tandis que l’addiction est un processus, une expérience dictée par la recherche du plaisir, un propre choix qui a à voir avec des éléments vitaux (question de survie), ce qui ne relève pas forcément du domaine de la pathologie. Cependant, un simple usage peut se transformer en un usage à risque: l’addiction devient envahissante et socialement inappropriée, dans ce cas elle est pathologique.

Les facteurs addictogènes sont classés en deux groupes

  • les produits psychoactifs, qui peuvent être psychostimulants comme la nicotine, la cocaïne, les amphétamines, l’ecstasy (drogue de l’amour); ou drogues apaisantes ou euphorisantes comme l’héroïne ou la morphine; les drogues psychodysleptiques (hallucinogènes) comme le LSD, le PCP, le cannabis; ou dépresseurs: alcool, sédatifs / hypnotiques, solvants volatils.
  • addiction comportementale: l’objet de l’addiction est un objet commun, sans toxicité apparente, utilisé par tous (achats, nourriture, jeux, ordinateurs, consommation d’images…), ou une activité pratiquée par la majorité des gens (travail, sport, pratique sexuelle,…). Il existe une infinité d’addictions possibles, avec ou sans substance.

Comme éléments de réponse, le modèle bio-psycho-social a été retenu. Un produit rencontre une personne dans un contexte socio-environnemental. En effet, ces trois éléments sont pris en compte: (i) le produit de par ses caractéristiques et sa disponibilité: plus le produit est addictogène, plus l’addiction est rapide – (ii) la personne dont la notion de « vulnérabilité » génétique a été mise en exergue  – et (iii) l’environnement qui accentue ou non l’addiction.

En conclusion, le Pr. Marcellin ANDRIANTSEHENO a lancé la discussion sur cette recrudescence d’addiction. L’ultralibéralisme, le culte de la liberté sans limite, les carences identitaires, au sein d’une mondialisation tactique, l’acculturation, le besoin de possession, de puissance, d’accumulation, de paraître (indicateurs de réussite) traduisent un vide existentiel, un manque de sens de vie, une angoisse d’insécurité. La consommation est devenue “l’opium du peuple”. La pression sociale et l’imitation viennent renforcer les différentes addictions (rester conforme aux pratiques de son milieu, de sa culture et de ses codes).

A Madagascar, la misère, l’inexistence de perspective de la population, l’injustice sociale révoltante, l’absence de valeurs directrices incarnées par les autorités qui sont sensés le faire,  l’effritement du “fihavanana“, la déculturation…, sont autant de facteurs favorables, pour une addiction de masse.

Comme propositions thérapeutiques, l’approche essentiellement médico-psychologique individuelle est illusoire compte tenu de la culture malagasy. A défaut de pouvoir modifier les gènes, et de prescrire des médicaments onéreux, le meilleur traitement reste préventif. Ce n’est pas l’affaire des seuls professionnels de la santé: il interpelle les hommes d’église, les politiques, les intellectuels, les juristes, les sociologues, les historiens, les économistes… et tous les citoyens de bonne volonté !