Journées scientifiques de l’École Doctorale: discours du Grand Chancelier

“La résilience est un mot à la mode, mais quand on parle du peuple malgache, le mot prend tout son sens et s’avère le plus adapté. La capacité de la population à survivre malgré les vicissitudes et les difficultés de la vie montre une difficulté de s’adapter à son environnement souvent hostile.”

Chers invités, responsables et amis, membres de la grande famille de l’Université Catholique de Madagascar. Je me permets de ne pas citer les longues listes des personnes ici présentes, surtout les autorités. Je commence toujours avec les salutations comme a fait Monseigneur le Recteur de cette Université.

Le Chancelier est souvent sollicité dans les différentes rencontres qui ont eu lieu dans cette Université Catholique de Madagascar et le colloque de cette semaine en fait partie. Ce n’est qu’un grand honneur pour moi mais il reste un exercice parfois périlleux, surtout quand il s’agit de s’adresser à un public haut choisi pour ses compétences, ses connaissances en la matière et son sens critique. Mais je dois remercier les organisateurs de ce colloque de m’avoir invité à prononcer ce discours inaugural.

L’intitulé des journées scientifiques en ce mois de novembre est “vulnérabilité, développement et résilience”. Au regard de la diversité des thèmes et des sous-thèmes que vous avez choisis, vous n’avez pas pris un chemin facile, vous abordez aussi des sujets relevant de l’éthique qui, peut-être, doivent avoir lieu avec les fondements moraux et théologiques de l’église. A la lumière des exposés sommaires des différentes thématiques qui vont être abordées, durant ces différentes sessions, il va sans dire que les connaissances et compétences vont être conjuguées pour démystifier le réel. Alors je vous invite à discuter et à échanger et être parfois tolérants dans le respect des uns et des autres, et il faut savoir s’enrichir de nos différences […]. Nous attendons vos restitutions avec impatience.

La doctrine sociale de l’Église précise que toutes les valeurs sociales sont inhérentes à la dignité de la personne humaine, dont elle favorise le développement authentique, qui sont essentiellement la vérité, la liberté, la justice et l’amour. Mettre au cœur de ces journées scientifiques le sujet sur le capital humain, me semble en effet très judicieux. Cela ne me laisse aucunement indifférent dans la mesure où les réalités actuelles du vécu du peuple malgache nécessitent l’approfondissement de l’analyse portée des sujets surtout sensibles. Ainsi, je trouve opportun que l’homme soit placé au centre du débat durant cette rencontre aussi riche en savoir […]. Vous les scientifiques, les chercheurs et les intellectuels qui êtes ici et qui participez à ces trois journées, j’exhorte votre bienveillance à enrichir le sens analytique et l’appréhension du réel, et ce, autour du sujet tel que l’homme, afin qu’on puisse aboutir à aborder les véritables problématiques face au défi de révolution de la société, faire en sorte que les valeurs humaines ne soient pas supplantées par la falsification des notions de famille dont le cœur est l’homme et la femme et par le seul revers de l’approche matérialiste du développement.

Honorables invités et participants, quand on regarde cette auguste assemblée et les compétences réunies ici, on se pose la question sur les raisons de la pauvreté qui aspirent notre maison commune dans les abîmes profonds, du délitement de la société et de la déliquescence économique et étatique. On ne comprend pas non plus le non développement de Madagascar, alors qu’on dit que le pays regorge de ressources naturelles. Nos élites et nos intellectuels sont-ils capables d’adapter leurs savoirs académiques, scientifiques et techniques, pour passer à l’incantation que le pays à un fort potentiel économique transpire depuis des décennies aux bancs de l’école, à l’exploitation rationnelle et à la transformation de nos ressources naturelles en une réalité manufacturière et technologique s’impactant sur le bien-être et le pouvoir d’achat de la population? Le tout dans le respect de l’homme, de son écosystème et de l’intérêt des générations futures. Aujourd’hui, un simple constat résume tout. La société malgache est malade et l’argent est érigé en dieu par un nombre assez consistant, du sommet de la pyramide à la base. Dans un pays marqué aujourd’hui par la paupérisation croissante de la population, la marginalisation des couches sociales vulnérables, l’insécurité généralisée tant dans les zones urbaines que dans les zones rurales, le fléau de la corruption du plus haut de l’État jusqu’au plus bas de l’échelle sociale, l’État de non-droit où la loi du plus fort règne, une population n’ayant plus confiance aux représentants civils et militaires, une forte centralisation du pouvoir, tout cela contribue à augmenter la vulnérabilité de la population et étiole sa confiance vis-à-vis de l’autorité de l’État élu ou nommé. Concernant l’assistance aux pauvres, avec justesse le pape François le dit dans l’encyclique Laudato si’, “aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter les urgences. Le grand objectif devrait toujours être de permettre d’avoir une vie digne par le travail.” Cela implique que l’assistanat ne doit pas être une politique pérenne. D’ailleurs, un sage chinois Lao-Tseu disait: “Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours.”

Honorables invités et participants, dans les recherches de solutions se voulant pérennes aux crises politiques cycliques à Madagascar, la population se sent être marginalisée par les tenants du pouvoir et de son élite, expliquant que toutes les solutions abordées à ce jour ont un caractère éphémère et que la contestation sociale continue de croître. La justice populaire n’est qu’une facette de la crise latente, elle est la résistance passive de la population à toute réforme apportée par l’État. Et à chaque niveau de l’État et des collectivités territoriales, l’inexistence de la traçabilité et l’absence du mécanisme de contrôles et de sanctions favorisent l’impunité, contribuant encore plus à la défiance et au manque de confiance de la population en ses dirigeants. Un grand homme récemment disparu, le professeur Albert Zafy, a voulu donner un exemple, en acceptant son empêchement, pour dire que même un président de la République est sous les lois de la République. Le processus de réconciliation nationale est supposé apporter une stabilité durable au pays, mais la population a le sentiment qu’on continue de lui confisquer la parole par un cadre biaisé, imitatif et non souverain, et par une présentation non-représentative, car non choisie par le fokonolona. Ainsi, se sentant orpheline et en parallèle à l’état, la population s’organise sans forcément respecter ce qui est et s’identifier aux structures étatiques.

Honorables invités et participants, après prèsque soixante ans d’indépendance, on est en droit de se poser les questions sur le modèle de développement appliqué à ce jour et qui a montré ses limites. Ce ne sont pas les études sur le cas de Madagascar qui manquent, les experts nationaux et internationaux y vont de leurs théories, pour essayer de comprendre et pour apporter des réponses aux maux observés. […] Madagascar reste et est l’un des pays plus pauvres de la planète. L’objectif est-il d’être le meilleur élève dans l’application des schémas de développement conçus ailleurs ou ne nous faut-il pas maîtriser notre propre modèle de croissance et développement en rapport avec les arcanes géopolitiques dynamiques de relations internationales et les enjeux géostratégiques des matières premières et des ressources extractives liées aux technologies présentes et futures? Nous nous devons de prendre en main notre devenir en maîtrisant les enjeux de ce temps, cas des minerais dans le sous-sol et de l’indépendance énergétique, c’est le chalenge et le défi qui nous attendent. Les relations internationales que les dirigeants entretiennent avec les partenaires techniques et financiers semblent s’articuler autour de l’esprit de dépendance dictée par l’aide et l’assistanat, sans perspective de développement réel. Et les riches potentialités des ressources naturelles restent jusqu’à présent tributaires des pratiques abjectes liées à la mauvaise gouvernance, à la cleptomanie et à la corruption. Le manque flagrant de véritable vision de développement ainsi que l’absence inquiétante de politique publique crédible viennent assombrir l’horizon d’un développement harmonieux et respectueux de la valeur humaine. La réussite de toute politique de développement nécessite une large adhésion de la population. Une telle approche nécessite de connaître les attentes de la population et d’avoir une politique appropriée aux réalités locales, régionales, nationales et internationales. Le rétablissement de la confiance de la population à l’État incluant ses démembrements liés à son élite est primordial pour assurer la stabilité politique, la croissance partagée et le développement durable de Madagascar. L’élite malgache doit savoir adapter son savoir aux réalités d’aujourd’hui et aux perspectives à venir pour maîtriser notre propre croissance et notre développement et pour ne pas être des perroquets de connaissance acquise lors des cursus académiques.

Honorables invités et participants, la résilience est un mot à la mode, mais quand on parle du peuple malgache, le mot prend tout son sens et s’avère le plus adapté. La capacité de la population à survivre malgré les vicissitudes et les difficultés de la vie montre une difficulté de s’adapter à son environnement souvent hostile. La résilience du peuple malgache est remarquable quant à sa capacité de résister et à se reconstruire face aux chocs sociaux et économiques et ensuite aux crises politiques cycliques. Les questions liées à la société civile et son rôle dans la résilience sociale face aux dérives des pratiques politiques et aux excès des tenants du pouvoir nous interpellent dans la mesure où les relations entretenues entre ces deux éléments de l’univers social amènent à définir les frontières entre l’acteur social et l’acteur politique. Dans la plupart des cas, le nombre pléthorique des associations d’ordre national et local, de la société civile peine à jouer son rôle de médiateur, de régulateur et aussi d’interpellateur, faute de moyens, pour se glisser parfois en acteur consolidant les systèmes établis et, pire encore, des organisations de la société perdent leur raison d’être et deviennent des alliés objectifs et complémentaires des tenants du pouvoir politique et des bailleurs de fonds. […] Il faut instaurer un mécanisme pour assurer l’indépendance des organisations de la société civile vis-à-vis des bailleurs nationaux et étrangers. On se pose ainsi la question si les organisations de la société civile maîtrisent les tenants et aboutissants de leur rôle, entre autre de contre-pouvoir et de protecteur de l’équilibre social en toute indépendance des objectivités.

Honorables invités et participants, voilà des réflexions que je partage avec vous sans vouloir être un donneur de leçon. Votre rôle à vous tous, distingués orateurs et honorables participants est d’apporter la lumière là où l’on en manque. Ainsi le pape François dans la lettre encyclique Lumen fidei dit que quand la lumière manque, tout devient confus. Il est impossible de distinguer le bien moral, la route qui conduit à destination de celle qui nous fait tourner en rond sans direction. Nous comptons sur vos contributions pour apporter la lumière sur notre route d’hommes. Dans l’attente des résultats de vos travaux, je peux déclarer que ces journées scientifiques sont ouvertes. Merci!