Fianakaviana et Fihavanana

“Fianakaviana et Fihavanana” est un extrait de l’article “Famille et société traditionnelle à Madagascar”, écrit par Clément SAMBO , qui se trouve dans ACM, T. V n°8 (Oct-Déc 1994), 361-371. Il s’agit de la première partie de son étude ; les inscrits à ce site (validés par l’administrateur) peuvent trouver les deux autres parties dans http://ucm-recherche-ecim.org/download/anthropologie/Famille-et-societe-traditionnelles-a-Madagascar.pdf. Y sont respectivement abordés les thèmes ‘mariage’ et ‘place du couple dans la grande famille’.

Fianakaviana et Fihavanana: ces deux mots se traduisent difficilement en français car les sens culturels qu’un Français accorde aux mots “famille” ou “parenté” ne sont pas pensés par un Malgache lorsqu’il dit “fianakaviana” ou “fihavanana”. Mais les définitions à partir de la pensée malgache nous aideront à les concevoir. Contentons-nous pour le moment que le fihavanana possède un sens plus large que le fianakaviana.

A. Le Fianakaviana

A consulter le Firaketana de Pasteur RAVELOJAONA (Firaketana ny fiteny sy ny zavatra malagasy, Trano printy manokana, Antananarivo, 1952, voir particulièrement les articles suivants: “Fianakaviana”, “Hàvana”, “Havia”,Havàna“), le mot fianakaviana est composé de “anaka, “enfant”, “descendance” et de “avy avokoa“, “tous arrivés”, “réunis”. Le fianakaviana est donc la communauté des descendants des mêmes “père et mère”. Le firaketana appelle les utérins les “mpifanapa-tsinay”, “ceux qui se sont partagés un seul et même intestin” car si l’aîné avait causé la mort de la mère en naissant, le cadet n’existerait pas. Les cousins parallèles sont dits entre eux “Kibo tsy omby“, “ceux qu’un seul ventre n’a pas pu contenir”. Ils restent unis dans la même mère-ancêtre.

Par ailleurs, le résultat des enquêtes (Anonyme) sur l’origine des Bara parues dans l’hebdomadaire Lakroan’ i Madagasikara du 22 juin 1969, nous semble plus proche de la réalité malgache en général. Les Bara appelaient les enfants mâles des fianaha havana (fianaha vient de la racine anaka encadré dans le surconfixe fi-anaka-(ana), ce qui signifie groupe de descendants) et les enfants femelles des fianaha havia. D’où selon l’auteur de l’article, le mot fianakavia (Dans la répartition linguistique des dialectes malgaches, le bara appartient aux dialectes ne possédant pas le suffixe -ana). Par extension lexico-sémantique, les fianaha havàna regroupent ceux du côté paternel et les fianaha havia, ceux du côté maternel.

Examinons l’étymologie de fianakaviana dans la pensée bara tout en vérifiant la possibilité de mutation linguistique de fianaha havia en fianakavia. Le v et le b sont deux variantes vélaires comme le v et le v, ils peuvent être interchangés. D’où la formation de fianakavia (na).

Sous l’angle sémantique, le havia, (gauche) est le côté du cœur lequel est la source des affections. Cela signifie que ce qui unit les membres d’un fianakavia c’est un lien d’amour. La société traditionnelle fait surtout ressortir l’attachement qui lie l’oncle maternel à son neveu ou sa nièce. Il offre un bœuf ou une parcelle de rizière aux enfants de sa sœur pour témoigner son amour pour eux. Les sœurs entre elles s’entendent mieux que les frères entre eux. Bref tout le côté matriarcal de l’égo est lié par l’amour. Le côté “gauche” signifie également la faiblesse: “lavo ankavia“, “tomber du côté gauche”, on a du mal à se lever; “mikaviavia”, “être maladroit”. En effet, le fianakaviana s’unit en la femme-mère laquelle étant le “fanaka malemy“, “meuble faible” (fragile). Somme toutes, l’individu est plus penché vers le côté maternel fianakaviana du point de vue affectif, “là est son cœur”. Si en français on dit “patrie” du mot père, l’équivalent Firenena en malgache vient de la racine “Reny” (mère). Nous pouvons y voir la tendance matriarcale comme origine et fondement de la société traditionnelle.

B. Le fihavanana

Ce mot vient de la racine hàvana. Le Firaketana en trouve les origines du Malayopolynésien “abang”, qui signifie “père et mère” ou du Javanais “kaudang” revêtant le même sens. Chez les Malgaches, cette notion englobe les grands-parents, le père et la mère, les frères et les sœurs utérins, les enfants. Ce sont les havana akaiky, “parents proches”, tandis que l’oncle et la tante (aussi bien paternel que maternel), les parents par alliance et les amis sont classés dans la catégorie des havana aman-tsakaiza, “parents et amis”. Le fi-havàna-ana indique alors la communauté des havana laquelle est très élastique car elle peut aller jusqu’aux parents par alliance, la parenté à plaisanterie, ziva, la fraternité par le sang, fati-dra ou autres formes contractuelles d’amitié ou d’associations (culturelles, cultuelles, professionnelles, géographique, etc.) dont le cercle est plus ou moins large selon l’intensité de la cohésion.

En revenant dans la pensée bara, l’autre branche est le fianaha havàna, le groupe des enfants mâles, par extension le côté patriarcal, d’où le mot Fihavàna (bara) et Fihavànana (merina). Le “havàna”, le côté droit, par opposition à celui de gauche, symbolise la force. Ici, l’harmonie sociale est basée sur l’équilibre fragile des forces.

C’est pourquoi on fait bien attention de ne pas perdre le tsikalakalam-pihavanana. Le tsikalana, ou tsikalakalana sert à caler ou protéger des objets très fragiles contre les chocs. Le tsikalakalana est un moyen d’isoler les forces entre elles afin d’éviter des confrontations. Ne dit-on pas :

Havan-tiana tsy iaraha-monina” qui se traduit comme suit: “On ne vit avec des havana qu’on veut encore aimer”.

Il faut se tenir à l’écart et les rendre visite de temps à temps et c’est cela qui entretient l’amour parental :

Izay mahavangivangy tian-kavana“.

Ce qu’on apprécie ici ce sont les visites et non la cohabitation. Le groupe de mot “tian-kavana” s’applique plus à “mahavangivangy” qu’à “Izay” et la formulation exacte serait: “Tian-kavana ny mahavangivangy” ou bien “Les havana aiment qu’on leur rende visite et non la cohabitation”.

Au niveau individuel, la force tissant la relation du fihavanana implique sécurité, donc intérêt personnel. Ce qui fait qu’une personne est mon havana c’est qu’il possède quelque chose qui m’intéresse:

Havana raha misy patsa“, c’est-à-dire “Est havana tant qu’il a des crevettes”.

Contrairement à la communauté de fianakaviana laquelle repose sur l’amour, le groupe de fihavanana se base sur des intérêts individuels ou sociaux. Les proverbes qui reflètent la réalité du fihavanana sont ceux qui sont formulés sous forme de prescriptions négatives tels que :

Aza atao fihavanana…” ou “Aza atao fitia…”. La forme de prescription positive s’applique à l’idéal et non au vécu : “Ataovy fihavanana…”. D’autant plus que dans la société traditionnelle, la loi d’héritage est du côté paternel, c’est-à-dire des havana. C’est là qu’on trouve les pires conséquences des conflits à cause des richesses (droit d’héritage) : empoisonnements, coups mortels, ensorcellements…

Nous avons dit plus haut que contrairement au Fianakaviana, le Fihavanana est très extensible soit par les alliances matrimoniales, soit par d’autres formes contractuelles de fraternité : entre autres la fraternité par le sang, fati-dra.

SAMBO Clément