Conception proprement malgache du sacré

Ceci est un extrait de l’intervention du Père François Benolo, lors des journées interdisciplinaires organisés par les facultés ecclésiastiques de l’UCM en collaboration avec le Centre de Recherche pour le Développement, dont le thème était “Vivre l’appel universel à la sainteté dans le monde aujourd’hui”. Le titre de sa conférence est: “Conception malgache du sacré en vue de répondre à l’appel universel à la sainteté”. La version intégrale figurera dans l’acte de ces journées.

La conception malgache n’est point une nouveauté n’ayant aucune relation avec la conception générale. Il nous reste seulement de faire voir comment l’universel se manifeste dans le particulier par le vocabulaire, les expressions et les proverbes. Et cela pourrait nous aider à saisir l’accent que les Malgaches veulent y mettre.

Le Malgache traduit alors le mot sacré par masina, masiñe, masy suivant les régions ou les dialectes. De cela ressort que la racine commune est asy. Ainsi chaque ethnie l’exploite à sa manière pour tenter de comprendre le monde. Par exemple dans l’Androy on utilise le terme fiasia[1], terme de respect réservé à ceux qui sont supérieurs à soi. En fait, dans la société humaine chacun a son statut propre, et il faut s’y situer pour bien vivre selon le savoir-vivre local. C’est-à-dire, certes chacun est ce qu’il est, mais il doit considérer aussi l’autre comme son égal, son inférieur ou supérieur selon la circonstance, et chaque fois il doit employer un terme qui convient à chacun de son partenaire. Par exemple pour dire manger il emploiera mihinañe pour son égal, mikama pour son supérieur et milonja pour son inférieur. Ainsi chaque acte, chaque partie du corps et chaque objet possédé est traduit par un terme correspondant à chaque statut social de l’individu. Et de ceci on déduit qu’il existe une hiérarchie dans la société humaine.

Même dans le corps humain de chaque individu, on accorde aussi une hiérarchie en trois niveaux: le plus bas, du pied à la hanche, est dit veta (abject), de la hanche à l’épaule est neutre ou tsianjè, et le plus haut, de l’épaule au sommet de la tête, est dit masiñe ou sacré. Aussi, lorsque quelqu’un met trop en valeur sa sacralité, c’est-à-dire se fait trop servir, l’on dira qu’il est mitoroñe asiñe, ou encore lorsqu’une femme ou un homme a la chance de trouver facilement un conjoint on dira qu’il ou elle est masiñe. Et si elle ou il en abuse, on pourra utiliser aussi cette même expression mitoroñe asiñe. Enfin, lorsqu’on veut tirer un oiseau ou n’importe quelle cible et qu’elle évite juste la bale ou la pierre, on peut crier: masiñe iñỳ! (il a eu de la chance, préservé du mal, du danger et de la mort!).

Aussi nous déduisons que l’asiñe ou hasina se comprend comme une force immatérielle ou spirituelle qui garantit la vie en la protégeant de la mort. En conséquence être masina veut dire avoir un caractère proche ou identique à l’éternel ou immortel, donc voisin du Créateur, la source de la vie, possédant certain pouvoir faisant vivre ou mourir suivant l’attitude qu’on déploie en sa présence.

Pour continuer notre considération, on constate que cette étendue d’eau salée est appelée ranomasina[2] (littéralement eau sacrée), et la terre, dans son ensemble, est perçue comme sacrée aussi. Voilà pourquoi, dans tout serment on ne manque pas d’invoquer la “terre sacrée” (tane masiñe) pour marquer sa solennité et son pouvoir. L’on dira en l’occurrence: “Mitsanoña tane masiñe” (Écoute terre sacrée). Curieusement, il est fortement défendu de comparer, c’est-à-dire de mettre en relation, deux endroits (terres) différents. Pour se préserver de quelque éventuel malheur, l’on ne manquera pas, en cas de comparaison nécessaire, d’ajouter à son propos l’expression “sans comparer des terres sacrées” (tsy mifañohatse tane masiñe). La raison est probablement perçue dans l’autre expression “samy masina an-taniny” (chacun est sacré dans son propre terroir). Et cette sacralité de la terre proviendrait du fait que la dépouille mortelle des ancêtres est enterrée, donc conservée dans la terre. Sans oublier le mythe voyant la terre comme l’épouse du ciel, ou encore l’autre mythe soutenant la création de l’homme comme la collaboration de la terre et du ciel pour expliquer pourquoi la chair revient à la terre qui a fabriqué une statuette inanimée alors que le souffle vital s’envole au ciel, demeure de Dieu, le Créateur Suprême.

Et les hommes sensés capables de manipuler le sacré est appelé justement mpimasy (opérateur du sacré). Alors lorsqu’il commence à faire son opération, par trois fois, il criera: masy, masy, masy pour invoquer la puissance d’en-haut qui l’assistera dans sa transaction. Puis il établit sur une natte son opération dite de divination (sikily, sikidy). Ce faisant il espère voir l’invisible, deviner le futur, bref découvrir le secret de la nature ou de la vie dans son ensemble. En conséquence il est bien respecté et recherché, accepté comme ayant un certain pouvoir. Ce qui se reconnaît par ces expressions: masim-bava (ayant la bouche sacrée, car tout ce qui sort de sa bouche comme parole se réalise), masin-teny (ayant la parole sacrée, car tout ce qu’il dit se réalise) et masina ody (ayant le talisman sacré ou efficace). Ces expressions traduisent l’efficacité de la parole sortant de la bouche des devins ou de certaines personnes appartenant à la noblesse. Dans ce dernier cas, une remarque s’avère intéressante pour mieux saisir encore cette notion de sacré. Dans les temps anciens où l’on acceptait la noblesse comme d’ordre divin, l’efficacité de la parole des personnes faisant partie de cette catégorie sociale était assez reconnue. Mais avec le temps où la démocratie prenait de plus en plus d’importance, cette croyance et cette efficacité semblaient diminuer. La raison est que, outre la démocratie croissante, le non-respect des tabous alimentaires ou d’autres exigences. C’est alors qu’on a employé le terme very hasina (désacralisé) dont la conséquence immédiate est qu’il perd aussi son pouvoir.

Enfin, il est bon aussi de signaler que les Malgaches, en général, mettent beaucoup d’importance à cette notion de sacré. On peut alors percevoir cela dans la tradition qui aime introduire ce terme dans les noms de lieux ou de personnes. Pour les noms de lieux nous pouvons citer: Mahamasina, Toamasina, Andramasina, Anjanamasina, Vatomasy, Vohimasina, Antsahamasina, Ankazomasina, Rarihasina, etc. Et pour les noms de personnes, nous en avons un bon nombre surtout dans l’Androy: Masy, Masintata, Masimana, Manañasy, Masiñavy, Masimoly, Masiñarake, Makamasy, Andromasy, Jinimasy, Masinjoro, etc. Tous ces noms, loin d’être exhaustifs, ont leur signification et histoire particulière qui peuvent dévoiler des surprises inattendues…

En tout cas, dans toutes ces considérations, nous n’avons pas à oublier que le terme sacré, en malgache, semble être indéfectible d’un autre mot, à savoir fady ou faly, tabou dans le sens de défendu, prohibé. C’est-à-dire, lorsqu’une entité est dite sacrée (masina), elle est automatiquement tabou (fady) dont l’accès est assez réservé pour ne pas dire interdit ou plutôt nécessitant une certaine règle. Et quand cette règle n’est pas respectée, on emploie un autre mot assez typique qu’est le terme ota. Or ce mot est plurivoque compte tenu des expressions qu’on peut en tirer. Pour s’en rendre compte, on peut citer quelques expressions: ota tsinjake (arrêter un numéro de danse), maota (un veau sevré de sa mère), ota isake (se tromper dans l’énumération), ota faly (désacralisé ou souillé). De cette racine primaire alors, on peut avoir le substantif haotañe voulant exclusivement exprimer la faute, la transgression. Et il y a un autre substantif formé aussi de cette première, à savoir le mot otake dont le sens est erreur. De là viennent les verbes miotake (dévier, se tromper dans l’énumération ou dans le compte), mifañotake (s’inter changer par erreur).

Somme toute, le mot ota signifie surtout la rupture, l’arrêt ou la séparation. Quand on rencontre alors l’expression, efe-paly, avec cette idée de désacralisé ou souillé, et qu’on veut rétablir la situation, on doit recourir à un rite dont les termes peuvent varier suivant les régions. Au moins dans l’Androy quand on emploie le mot efetse ou plus précisément efe-paly appliqué dans les deux sens du terme, soit le tabou, soit l’inceste, on y trouve l’idée de séparation pour marquer la limite entre deux entités, soit profane et sacré, soit deux individus, par consanguinité, ne devant pas se marier. Ce qui peut se traduire aussi par le concept de purification après une faute morale ou simplement un contact physique inapproprié. Dans tel cas, il faut un sacrifice, c’est-à-dire une victime qui versera son sang. Ce rite, comme on le sait, signifie la mort de la victime à la place de la personne qui devrait mourir sans l’intermédiaire de cette vie immolée.

 En somme, le masina ou sacré, sous-entend toujours l’idée de dangereux, risquant ainsi de causer la mort, ce mal suprême pour un être vivant. Mais aussi le contraire peut être évoqué, à savoir que tout ce qui est masina est préservé de la mort, voire de tout mal. Pour cette raison on n’ose pas trop s’en approcher, si ce n’est dans une circonstance exceptionnelle et avec une précaution bien précise. Cela signifie-t-il alors qu’il est mauvais, ou plutôt on veut traduire l’idée que lorsque le plein arrive la moitié est dissoute?

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[1] Ce système existait aussi chez d’autres ethnies à Madagascar, mais aujourd’hui il tend à disparaitre totalement. Par exemple en Imerina il existait des termes propres pour les nobles, surtout les rois ou reines. Quand ils meurent on dit miamboho main non pas maty, terme usé pour le commun du peuple. Il en est de même chez les Betsileo, on dit mirotsa pour les grandes personnes au lieu de matory terme commun.

[2] Un conte ntandroy rapporte que le mot ranomasy (rano i Masy) vient du fait qu’aux temps anciens (comme celui de Noé dans la Bible), un prince a sacrifié sa fille portant le nom Masy pour faire reculer l’eau du déluge.